Géolocalisation en temps réel : « la fin des cartes » ?

Karen O’Rourke

 

Q : Avec trois collègues de l’Université Paris 1, vous avez initié un projet de recherche sur la cartographie et la représentation des terri- toires. Ce projet, au croisement des arts et des sciences, implique des créateurs et des chercheurs en art, géographie, esthétique, anthropologie, design, architecture et urbanisme. Pourquoi l’avoir intitulé « La fin des cartes » ?

 

r : La carte pour les artistes est un support d’imaginaire. Elle est toujours sélective car elle montre une certaine vision du monde, vision singulière, vision assumée. À travers le titre La fin des cartes ? Territoires rêvés, territoires normalisés, ce projet met en tension les démarches subjectives et appropriatives que nous adoptons face aux territoires que nous pratiquons et les outils toujours plus performants et inquisiteurs qui tendent à absorber ces représentations. Les dispositifs d’affichage d’itinéraires à la volée marquent- ils « la fin » des cartes devant lesquelles nous avons tant rêvé ?

Ce titre nous conduit à interroger aussi « les fins » dont les cartes seraient des moyens. Si on regarde la carte de géolocalisation de la SNCF qui permet de suivre l’avancement des trains en temps réel, quelle est sa finalité ? C’est amusant de voir bouger les petits trains sur la carte de la France mais il n’y a là, me semble-t-il, aucun espace de projection.

Le site Web de la SNCF annonce : « Nous sommes là en temps réel pour vous informer, en gare, dans les trains mais aussi sur Internet et sur votre mobile(1) ». La carte, qui utilise les données libres d’Open Street Map, vise sans doute à rassurer les voyageurs, comme les panneaux qui affichent le temps d’attente dans le métro. En faisant appel à la « sousveillance » du public, la SNCF se donne aussi, peut- être, un moyen de pression sur ses personnels. En effet, suite aux nombreux retards de ses trains, la SNCF offre aux voyageurs depuis 2012 une « Garantie Ponctualité » qui fait partie de son dispositif de transparence.

 

Q : Mais les artistes aussi utilisent la capacité de traçage en temps réel du GPS.

 

r : L’une des premières œuvres artistiques à faire appel au temps réel était Amsterdam Real Time : a Diary in Traces (2002) d’Esther Polak, Jeroen Kees et la Waag Society. Les artistes ont prêté des appareils GPS à des habitants d’Amsterdam qui les portaient au cours de leurs déplacements quotidiens. Leurs trajets s’inscrivaient en temps réel sur un écran de projection dans l’exposition « Maps of Amsterdam 1866-2000 » aux Archives Municipales d’Amsterdam. Depuis 2003, Hasan Elahi met en ligne sur son site Web une carte montrant son emplacement en temps réel dans le but de rendre visible les dispositifs de surveillance qui nous entourent. Au lende- main du 11 septembre 2001, cet Américain originaire du Bangladesh est devenu, selon lui, un suspect dans la guerre contre le terrorisme. Il raconte avec force détails comment, de retour d’un voyage à l’étranger en juin 2002, il a été interrogé par le service d’immigration et de naturalisation à l’aéroport de Detroit. Le 12 septembre précédent, les propriétaires d’un local de stockage à Tampa, en Floride, avaient signalé la fuite d’un « Arabe » qui aurait laissé des explosifs dans son casier. Cet homme n’était autre que Hasan Elahi. Les explosifs n’ont jamais été retrouvés, dit-il, reste la corrélation entre son nom à consonance musulmane et ses errances d’artiste contemporain qui ne tient pas en place. De quoi provoquer l’attention du FBI.

C’est après plusieurs interrogatoires qu’il décide de laisser délibérément des traces électroniques, d’abord pour son agent du FBI, son ange gardien, puis pour le monde entier, fixant l’éphémère de ses voyages successifs comme s’il espérait piéger son ombre, tel Peter Pan. Ainsi débuta le projet Tracking Transience(2). Le téléphone mobile d’Elahi transmet ses coordonnées GPS à l’application Google Maps qui les affiche en temps réel. En utilisant systématiquement sa carte de crédit, en photographiant mécaniquement son environnement comme un employé pointerait au bureau, il a construit une archive de documents et d’images qui attestent de chacun de ses déplacements. Vues d’aéroport, tapis roulants, salles d’attente avec des titres superposés : EWR, DTW, AMS, SIN. Plateaux-repas, cuvettes des toilettes, lits défaits, parkings : ce sont des grilles d’images triées par thème qui font écho aux séries typologiques de Bernd et Hilla Becher. Seulement, ici, les puits de mine et les hauts- fourneaux en noir et blanc du couple allemand ont cédé la place à des installations en couleurs acidulées des industries de services. Trop d’information tue l’information : on pourrait se demander si cette surcharge visuelle n’est pas un moyen d’échapper aux regards. L’information est là, on s’en doute, mais les images ont besoin de légendes pour les « ancrer ». C’est leur contextualisation qui ferait sens ; sans cela, les couloirs d’aéroports se ressemblent à travers le monde. Que peut-on déduire du contenu visuel d’un plateau-repas si l’on n’a aucun moyen de distinguer le souper d’hier d’un déjeuner d’il y a six ans ? Les archives ne sont pas interrogeables, et le site est interdit aux robots du site Archive.org. Quelqu’un qui contrôle à ce point son image publique est devenu (presque) invisible.

Par ailleurs, l’artiste a déclaré plusieurs fois à des journalistes que les ordinateurs du FBI se connectent souvent sur son site. D’après Firefox pourtant, le site Web d’Elahi ne comporte aucun dispositif de suivi permettant d’identifier l’ordinateur de l’internaute. Est-ce un vœu pieux ?

À travers cette forme d’auto-surveillance « manuelle », Hasan Elahi réalise le devenir-machine rêvé par Andy Warhol. En photographiant systématiquement les détails de son environnement, il esthétise la surveillance. Des artistes comme Steve Mann ou Wafaa Bilal ont automatisé le processus de prise de vues en créant des prothèses(3), mais Elahi maintient obstinément le doigt sur le bouton de l’obturateur.

Il est peut-être trop tôt pour tirer un bilan de ce projet d’une vie sous surveillance. Pour le moment, «l’éphémère » continue d’être « traqué » à un rythme vertigineux. En tant que personnage romanesque, Elahi a quelque chose du « peintre de la vie moderne » décrit par Baudelaire comme « un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. C’est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive ». Mais la pratique d’Elahi comporte aussi une certaine stabilité dans la mesure où elle est systématique, et peut être interprétée comme une méditation sur le temps irréversible à l’instar des « détails » de Roman Opalka, ces chiffres peints à la main entre 1965 et la mort de l’artiste en 2011 (OPALKA 1965/1 – ∞).

Elahi ajoute toutefois une note d’autodérision, comme le montre l’épigraphe que portait autrefois son site Web : Vil Coyote finit par attraper Bip Bip, mais le voilà ensuite qui tient une pancarte : « Que dois-je faire maintenant? »

Plutôt que d’appeler à la fin des cartes, cette œuvre en restitue le terreau imaginaire.

 

Les travaux de Karen O’Rourke mettent en relation la pratique artistique avec la notion de réseau, avec celle d’archivage et avec celle de territoire. Elle a réalisé notamment City Portraits (1989-92), Paris Réseau / Paris Network (2000), L’archivage comme pratique artistique (2000), Une carte plus grande que le territoire (2004), Eavesdroplets (2006) et Partially Buried University (2010). Elle a publié récemment Walking and Mapping : Artists as Cartographers (MIT Press, 2013). Elle prépare un livre et une série d’entretiens filmés sur « le don et ses réseaux ». Membre du collectif organisateur de La fin des cartes ? Territoires rêvés, territoires normalisés, et porteuse du projet CartExpé (Expérimentations et cartographie) dans le cadre d’Image et perception embarquées (IPEm-Palse), elle est professeur d’art numérique à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne et chercheur au CIEREC.

1.   http://www.sncf.com/fr/engagements/garantie-voyage

2.   Voir Walking and Mapping http://mitpress.mit.edu/books/walking-and-mapping.

3.   Wearcam de Steve Mann : http://wearcam.org/index.html ; et 3rdi de Wafaa Bilal : http://wafaabilal.com/thirdi/.

 

Karen O’Rourke est artiste et professeur à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne
La Fin des cartes : http://lafindescartes.net/
SNCF Géolocalisation : http://www.sncf.com/fr/geolocalisation
Tracking Transience : http://elahi.umd.edu/track/ http://karenorourke.wordpress.com/